Après plusieurs années de réussite, le socialisme guinéen est menacé par des difficultés de tous ordres

En juillet 1965, dans un remarquable article (1), Gilbert Blardone dressait un bilan sympathique des six années d’indépendance guinéenne. Il semblait alors que le souci de renouer sur une vaste échelle avec la France, marqué par la sympathie profonde du peuple guinéen et les déclarations de Sekou Touré, pouvait amener non seulement une détente mais encore la rentrée de la Guinée dans l’ensemble monétaire ouest-africain.

Or, quatre mois plus tard, le 15 novembre dernier, Léon Maka, président de l’Assemblée nationale guinéenne, annonçait la découverte d’un complot à l’origine duquel seraient les ministres français de la coopération et des départements et territoires d’outre-mer, MM. Triboulet et Jacquinot, ainsi que l’ambassadeur de France à Conakry, M. Philippe Koenig. On dénonçait la complicité des Etats de l’Entente, particulièrement de la Côte-d’Ivoire. Les relations diplomatiques étaient rompues.

Mais, alors que dans les précédentes crises la dénonciation du colonialisme était toujours payante, cette fois personne ne prend au sérieux ce complot, ni la Chine populaire ni même le Ghana, et seules les déclaration d’« Horoya », le journal du parti démocratique de Guinée, accablent des ennemis du régime d’un flot d’outrances verbales camouflant mal la vacuité fondamentale du dossier d’accusation. Ainsi la mise en condition ne suffit plus : l’opinion publique guinéenne refuse d’être dupe.

Sekou Touré, après l’échec rhodésien de l’O.U.A., se trouve rigoureusement seul.par Robert Cornevin

Aussi le récent coup d’Etat militaire d’Accra lui sert-il à la fois de sonnette d’alarme et de thème de relance politique. La nation guinéenne est mobilisée contre les « comploteurs d’Accra ».

En accueillant Nkrumah le 2 mars dernier à Conakry, Sekou Touré lui dit : « Vous êtes ici mon égal. A compter d’aujourd’hui vous assumez les plus hautes jonctions du parti et de l’Etat ».

Indépendamment de l’hospitalité africaine toujours chaleureuse et fraternelle il y a peut-être, en outre, chez le leader guinéen le sens d’une dette morale vis-à-vis de celui qui, lors du « non de 1958 », fut l’un des premiers à le soutenir. Mais, en réalité, cette déclaration d’union effective n’est après le « complot de novembre qu’un dérivatif supplémentaire aux difficultés intérieures. Cependant cette union ne trompe personne et au conseil des ministres de l’O.U.A., à Addis-Abéba, le représentant de la Guinée, M. Abdoulaye Diallo, qui annonce que le Dr Nkrumah, nouveau chef de l’Etat Ghana-Guinée, signerait lui-même les ordres de mission de M. Sekou Touré et demande à occuper le siège réservé au Ghana, voit sa requête repoussée (2). Elle fut sans doute mal présentée puisque le chef de la délégation mauritanienne, Mohamed AbdallahiOuld Hassen, devait déclarer à Mohamed Bahri (3) :

« Le problème du Ghana s’est posé d’une manière concrète : il s’agit de la représentativité de la délégation du nouveau régime. Nous aurions souhaité qu’aucune délégation ghanéenne ne soit acceptée en attendant la clarification de la situation. Etant donné qu’une seule délégation s’est présentée, nous ne pouvions prendre position contre elle ; cela eût été contraire à notre principe de non–intervention dans les affaires des autres. Si Nkrumah avait envoyé ne serait-ce qu’un chat ou même le bâton qu’il a l’habitude de porter sous le bras, nous aurions défendu notre point de vue, mais le combat a cessé faute de combattants. »

En réalité, aucun des Etats africains (même parmi ceux qui sont liés depuis de longues années avec la Guinée) dans l’Afrique révolutionnaire n’a pris au sérieux cette union Ghana-Guinée.

Sekou Touré et le « socialisme » guinéen

Nous avons dit par ailleurs (4) ce qu’il fallait penser du socialisme ghanéen, de ses réalisations et de son pragmatisme. Le socialisme guinéen se présente sous une forme différente et il est intéressant d’en marquer les étapes.

Au moment de l’indépendance, la chefferie était déjà supprimée par le gouvernement de la loi-cadre avec l’accord du gouverneur Ramadier. En fait, la suppression juridique de la chefferie en 1957 entérinait un état de fait commun à la quasi-totalité des Etats de l’ancienne A.O.F., où le commandement traditionnel n’avait pas résisté à trois quarts de siècle d’autorité centralisatrice française.

 

Mme Ameillon, dans la remarquable étude qu’elle consacre à la Guinée (5), donne un tableau sans complaisance de la société guinéenne de 1958, soulignant les contradictions de la politique française en matière de salaires et la charge écrasante que faisaient peser sur les budgets africains les fameux « droits acquis » à l’époque de la loi Lamine-Gueye et du code du travail O.M., ainsi que le clivage des classes marqué par les échelles de salaires. En 1958, la Guinée se trouvait en pointe du progrès économique sous l’angle de la transformation de la bauxite, mais dans l’orbite des grands trusts internationaux tout en disposant d’une équipe dirigeante rompue à la dialectique marxiste.

Sekou Touré était entré dans la politique par le syndicalisme. Elu député au Parlement français en 1956, au grand conseil de l’A.O.F. l’année suivante, Sekou Touré apparaissait, nous dit B. Ameillon (6), « plus intuitif que déductif, préférant parfois la sonorité des mots à leur signification, doué d’une aussi totale compréhension théorique des problèmes que d’une totale ignorance pratique, refusant d’admettre tout argument allant à l’encontre de ses désirs. C’était avant tout un tribun et un visionnaire. Son goût des palabres, sa croyance que le mensonge du jour serait la vérité du lendemain le liaient à la masse africaine… ».

« … Outre ses qualités de meneur d’hommes il sut s’élever jusqu’à une doctrine politique dont les mots d’ordre (unité, dignité), les buts (industrialisation, économie) retentissaient profondément dans les coeurs africains. »

La mise en œuvre de la « révolution économique »

L’intérêt passionné suscité par la Guinée au lendemain du « non » lui attire plusieurs experts, sur lesquels B. Ameillon porte (7). un jugement sans complaisance.

« Le choix guinéen se porta sur deux experts français, l’un en matière de planification, Charles Bettelheim, l’autre en matière d’agronomie tropicale, René Dumont. Leur audience fut inégale. »

Mais à propos de « l’assistance technique que les nations capitalistes déversent sur les pays dits sous-développés, » B. Ameillon attaque la qualité même des experts. « Promouvoir à la dignité d’économistes internationaux des techniciens, certes intelligents, mais dont le clavier de connaissances est par définition limité à leur discipline propre, c’est donner facilement et à coup sûr une auréole scientifique à des théories économiques qui ne servent, en pratique, qu’à défendre les intérêts des grands trusts internationaux. Trop heureux du vernis que des stages de formation accélérée de quelques semaines leur octroient, incapables de juger sur le fond de notions complexes, faute de connaître et d’avoir manié les indispensables notions de base, des agronomes, des pédologues, des hydrologues, des administrateurs se font les véhicules d’idées qu’on leur a inculquées, et ce, auprès de gouvernements africains tout aussi conditionnés et tout aussi incapables de réagir. Dira-t-on jamais assez le rôle éminemment conservateur que jouent, dans cette conjoncture où ils sont malhabilement maniés, des outils comme le coefficient de capital, le multiplicateur de Keynes ou les pôles de développement de Perroux ? » (8)

Les conseils de Bettelheim furent à la base des réformes réalisées en 1959 et 1960 en Guinée : étatisation du commerce, création d’une monnaie guinéenne, des entreprises d’Etat, enfin Plan.

Le gouvernement guinéen disposait alors d’un prodigieux soutien populaire. Ainsi les tâches d’intérêt général furent exécutées par l’investissement humain, qui correspond à la mise au travail de la main-d’œuvre agricole disponible en morte-saison. Mais il semble que cet investissement humain, correspondant aux prestations de la période coloniale (en général quinze jours à trois semaines de travaux de route) fut médiocrement employé.

Jean Suret-Canale a fait, dans les Cahiers du communisme d’octobre 1964 un bilan enthousiaste de la révolution guinéenne dans le triple domaine administratif (suppression de la chefferie, création de conseils élus, africanisation des cadres), social (émancipation des femmes et des jeunes, code du travail, sécurité sociale, rôle accru des syndicats, réforme de l’enseignement, nationalisation des écoles privées), économique (nationalisation des mines de diamant, et de la mine de bauxite de Kassa, création d’un secteur commercial d’Etat, nationalisation de la terre). Mais des conseils élus furent créés dans la quasi-totalité des pays africains au moment des indépendances (au Togo, les conseils de circonscription existaient même dès 1951 !). Quant à l’africanisation des cadres, ce fut beaucoup moins une action concertée que la nécessité devant le retrait des cadres français de combler un vide.

Par ailleurs, dans le domaine économique, on doit souligner que le code d’investissements guinéen de 1962 encourage les investissements privés et qu’après une rigoureuse séance d’autocritique le commerce privé a été réautorisé.

Le soutien des pays de l’Est et le complot des enseignants

Les conséquences financières du « non » furent catastrophiques. En 1959, le déficit des finances publiques atteignait 28 milliards de francs. La fuite des capitaux au cours de l’année 1959 entraîna une contraction monétaire de 1 milliard C.F.A. L’arrêt d’investissement des entreprises privées, la fuite à l’étranger de l’épargne (3 milliards sur 4 milliards) amenaient

la Guinée au bord de la faillite. Les pays de l’Est accordèrent alors une aide globale de 4,1 milliards C.F.A.

(dont 0,6 milliard pour l’assistance technique et 0,7 milliard pour les biens d’équipement) .

C’est pour empêcher la fuite des capitaux que la Guinée décida la création d’une monnaie nationale (1er mars 1960). Le ler juillet suivant, le premier plan triennal de développement était lancé. Sur 171 opérations prévues dans le plan (56 dans l’infrastructure. 62 dans l’agriculture, 53 dans l’enseignement) 80 % environ furent réalisées. Mais le plan était trop ambitieux. Comme le montre Gilbert Blardone (9), « Le taux de croissance prévu était de 8 % par an. En fait, il ne dépassa guère 4 %. Les 8 % furent atteints si l’on induit la valeur de l’alumine produite par Fria, soit 6,8 milliards en 1962 pour 400 000 tonnes d’alumine. Mais un tel calcul est largement factice puisque sur ces 6,8 milliards il ne reste en Guinée que 1,7 milliard, soit 25 % (1 milliard d’impôts, 0,7 milliard de dépenses des salariés dans le pays, achat de matières premières et de produits dans le pays. »

Si le plan fut en partie exécuté c’est grâce au soutien des pays de l’Est, mais cette présence envahissante aboutit au complot des enseignants de novembre 1961, qui entraîna une répression sans nuance à l’égard des lycéens et l’emprisonnement de plusieurs syndicalistes enseignants, dont Mamadou Traoré (dit Ray Autra) et Djibril TamsirNiane, l’un des meilleurs historiens africains contemporains.

Ces deux professeurs ont bénéficié l’année dernière d’une libération anticipée. Par contre, l’un de leurs camarades de « complot et captivité ». Keita Koumandian, encore incarcéré, fut récemment déclaré « le prisonnier de l’année ». En décembre 1961 était expulsé l’ambassadeur soviétique, M. Solod.

L’exode, les privilèges du régime et les réactions des commerçants

La valeur dérisoire de la monnaie guinéenne entraîne une effarante spéculation, et les fracassantes réorganisations du commerce intérieur et extérieur ne peuvent remédier à la pénurie de produits de consommation de base. D’où un exode de commerçants et le départ d’un certain nombre de jeunes éléments, notamment les étudiants guinéens qui, privés de leurs bourses depuis deux ans, déchus depuis janvier 1965 de la nationalité guinéenne, animent à Paris, notamment dans le cadre de la F.E.A.N.F. (Fédération des étudiants d’Afrique noire de France), une opposition au régime.

Nana Bély, dans un récent article (10), signale l’exode massif vers le Sénégal et la Côte-d’Ivoire de populations qui fuient le « paradis socialiste » de Guinée.

Par ailleurs, comme l’écrit Emile Lejeune (11) : « Profitant de leurs salaires élevés, la plus grande partie, pour ne pas dire la totalité, des cadres politiques et administratifs de la Guinée ont investi des capitaux dans l’industrie privée, et, plus particulièrement, dans la construction, qui leur garantit des dividendes élevés, et nombreux sont les ministres et les députés ayant reçu des postes d’administrateurs dans les conseils des sociétés internationales. »

Ainsi se constitue une caste de privilégiés du régime, une classe de nantis, alors que les commerçants ne peuvent normalement tenir leur négoce.

Dans le dernier « complot » on trouve certains commerçants hostiles à la socialisation rigoureuse du commerce officiel (12) qui voulaient constituer une opposition légale au régime. Ainsi Mamadou Touré, dit « Petit Touré », avait créé le 9 octobre un parti dénommé « Parti de l’unité nationale de Guinée ».

C’est en réalité dans le contexte des conflits de tendances entre les dirigeants du P.D.G. qu’il faut voir la cause principale de la rupture des relations diplomatiques avec la France.

Car le gouvernement de Sekou Touré est totalement inféodé aux Etats-Unis, qui lui fournissent plus de la moitié de son budget. En 1964 l’aide américaine fut de 20 millions de dollars. Sur le simple plan alimentaire l’apport américain est capital. Ayant épuisé les ressources du socialisme verbal. Sekou Touré avait besoin pour affermir son autorité d’un complot où il trouve, contre toute vraisemblance, l’ancien colonisateur. Dans ces perspectives, l’affaire du Ghana apporte un nouveau dérivatif à des préoccupations internes qui subsistent.

On ne peut que regretter qu’un gouvernement qui a montré un tel courage dans l’effort de construction nationale en arrive à des menaces d’invasion qui seraient ridicules si l’on ne craignait, devant une situation guinéenne désespérée, que son chef ne se jette dans la pire des aventures.

(1) Un peuple debout : Une indépendance politique sans libération économique serait un leurre, Croissance des jeunes nations, juillet 1965, pp. 8-12.

(2Jeune Afrique, n° 272 du 20 mars 1966, p. 10.

(3) Idid., p. 11.

(4) Le coup d’Etat militaire d’Accra et le socialisme ghanéen, Le Monde diplomatique, mars 1966.

(5) Bathilde Ameillon, la Guinée : bilan d’une Indépendance. Cahier libres 58-59, François Maspéro 1964, 210 p.

(6) Op. cit., p. 51-52.

(7) Op. cit., p. 105

(8) Op. cit., p. 105.

(9) Croissance des jeunes nations, juillet 1965, p. 10.

(10Jeune Afrique du 14 novembre 1965, p. 22.

(11) Un nouveau complot contre M. Sekou Touré ? Remarques africaines, Bruxelles, 10 décembre 1965.

(12Marchés tropicaux et méditerranéens du monde, 4 décembre 1965, p.3097.