NOUS VOULONS NOS DISPARUS
EL WASSOULI AbdelkrimDécembre 2008
…….. Omar EL OUASSOULI
…… Houcine MANOUZI
…….. SALEM
……… ISLAMI et tous les autres
Le pire des supplices qu’une mère puisse vivre est celui de la disparition de l’un de ses enfants. L’attente de revoir ce présent - absent est interminable. Serait-il encore en vie ? Serait-il en train d’être torturé et humilié ? A t-il encore sa raison ? Le verrais-je avant de mourir ? Que puis- je faire ?
Cela fait maintenant trois ans que l’IER a rendu son rapport sans que les familles des disparus aient accès à la vérité, sans connaître le sort des leurs et sans savoir les résultats des analyses ADN pour ceux présumés décédés. Le CCDH a constitué en son sein une commission de « suivi » des recommandation de l’IER dans le domaine de la poursuite des investigations pour élucider le sort des disparus. Or, cette commission a brillé par son silence à tel point qu’on se demande si elle existe vraiment ? En réalité, le seul obstacle qui entrave la divulgation du sort des disparus de tous les disparus est l’absence de volonté politique et au plus haut sommet de l’état. Dans un tel domaine, la rhétorique ne peut se substituer aux actes. En effet, tous le processus n’était pour les autorités qu’une opération de marketing politique destinée à effacer les effets dévastateurs des abus les plus criants en matière des violations graves des droits humain. En considérant la symbolique de ce mois de décembre, il est un acte militant d’analyser le processus en question et donc de démasquer les réels intentions du pouvoir et la compromission de certains pour le rendre crédible alors qu’en réalité, ils ont commis et ils sont entrains de commettre un nouveau crime à l’égard des familles. L’injustice est un volcan qui ne sommeil jamais.
Les violations graves des droits humains au Maroc et depuis l’indépendance ont été multiformes et systématiques. Elles n’ont épargné aucune forme de contestation qu’elle soit politique, syndicale ou sociale ; qu’elle soit individuelle ou collective. Les victimes se comptent par dizaines de milliers.
Mais la forme de répression la plus sournoise est celle subie par tout le peuple marocain. C’est une forme de répression au quotidien basée sur la terreur et la soumission des citoyens à l’arbitraire de n’importe quel détenteur du pouvoir agissant au nom de l’Etat. Cette forme de répression est sournoise car elle a façonné une certaine ‘’makhzanisation’’ des esprits. Le rapport du citoyen au pouvoir est devenu schizophrénique même dans l’accomplissement des petits actes de la vie quotidienne.
Cette schizophrénie est constamment alimentée par le pouvoir lui-même. Une analyse du contenu du discours produit par le pouvoir permet de déceler l’assemblage de couple de concepts antagoniques et inconciliables : démocratie / absolutisme ; profane / sacré ; modernité / archaïsme ; citoyen / sujet et on peut multiplier les exemples. Cette schizophrénie a contaminé aussi une certaine élite et ainsi la victime va devenir l’amie du bourreau, le démocrate va devenir ‘’le bras armé’’ de l’absolutisme tout en prétendant défendre la démocratie, et le compagnon d’hier va devenir l’ennemi d’aujourd’hui. C’est probablement là où réside la spécificité marocaine. La raison est anesthésiée, elle ne peut déceler les contradictions, les antagonismes, l’harmonie, les compatibilités, les incompatibilités, l’essentiel, le secondaire, la simplicité, la complexité et le temps devient tantôt élastique, tantôt incompressible. Ainsi dans les actes, tout est admis et dans une unité on trouve le tout et son contraire pourvu que le discours puisse lui assigner une finalité louable même si la cohérence des arguments échappe à la raison. La confusion est totale ; la perversion est de mise à tel point que les rôles peuvent être inversés et le mélange des genres ne choque que peu de monde, dans cet étrange maquis nauséabond.
La création de l’IER et sur l’initiative du pouvoir a constitué une étape cruciale dans la lutte pour la vérité et contre l’impunité. Ses membres sont composés pour la plupart de militants qui ont connu la prison et les souffrances dues à leur engagement pour la défense de la liberté, ils ont aussi fait l’objet de procès fabriqués et /ou ont connu l’exil. La nature de cette composition a favorisé la relégation au second plan de l’analyse politique nécessaire à la lecture objective de la situation créée par le pouvoir pour donner une assise à cette IER propulsée devant l’opinion nationale et internationale en vue de semer la confusion et remettre en selle un Etat qui était en position de faiblesse et montré du doigt par toutes les organisations internationales.
La mission de l’IER a pris fin le 30 novembre 2005 par la publication de son rapport. A la lumière de ses résultats publiés, il est incontestable que le dossier des violations graves des droits humais n’a pas trouvé le chemin d’un règlement équitable. Les vérités ne sont que partielles et parcellaires et l’impunité demeure la règle du jeu. Les revendications des victimes, des familles des disparus et du mouvement de droits humains au Maroc sont loin d’être satisfaites.
Mais ne nous pouvons comprendre la politique du pouvoir en la matière sans une mise en perspective mettant en lumière les causes profondes conduisant à la perpétration de ces crimes. En effet, l’architecture des structures actuelles de l’état marocain a commencé à se dessiner à l’aube de l’indépendance. La structure de la nature du pouvoir n’était pas totalement acquise. Les équilibres dans l’exercice du pouvoir entre les mouvements issus du mouvement de libération nationale et l’institution monarchique n’ont pas été totalement stables. De cette instabilité résultaient les premiers affrontements à commencer par la répression féroce engendrant obligatoirement des bains de sang et sans oublier la révolte du Rif en 1958.
En 1962, l’appel de l’UNFP au boycott de la constitution va inaugurer une lutte politique acharnée ponctuée par une lutte (armée) entre la gauche et le pouvoir. Les soulèvements populaires vont faire irruption sur la scène marocaine, à commencer par celui du 23 mars 1965. Tous seront réprimés sans ménagement, dans le sang.
De son coté la nouvelle gauche qui voit le jour au début des années 70 va subir les foudres du pouvoir et la plupart de ses militants vont être séquestrés, torturés parfois à mort et feront l’objet de procès fabriqués pour ensuite être jetés en prison pour les longues années.
L’institution monarchique avait entrepris de s’arroger tous les pouvoirs et ce dès l’avènement de l’indépendance. Pour ce faire, elle a entrepris un double mouvement : d’une part la tentative de soumettre toute velléité de résistance à ce projet pour l’écraser dans son embryon et d’autre part la volonté de restructurer l’appareil de l’état pour qu’il lui soit totalement fidèle. Cette conception va donner naissance à un état makhzanien où l’état ne serait plus au service de ses citoyens, mais en faveur des privilèges de l’institution. Le mot d’ordre est la sauvegarde de l’institution monarchique.
Le peuple marocain va payer le prix fort non seulement en terme de répression mais aussi sur le plan économique puisque cette conception ne pouvait être opérationnelle qu’en récompensant les gardiens du temple. Ainsi en contrepartie d’une loyauté sans faille à l’institution monarchique, ils vont disposer du Maroc et des marocains et comme ils l’entendent et en toute impunité. La convergence d’intérêts créera les conditions requises pour rendre l’architecture du fonctionnement de l’état de type mafieux.
Mais des êtres sincères, femmes et hommes avec leurs défauts et leurs qualités ont choisi de ne pas accepter l’inacceptable en relevant le défi qu’impose la dignité humaine et parfois au prix de leurs vies. Ce sont ceux-là, leurs familles et des innocents massacrés, car c’est le mot, lors des soulèvements populaires, qui ont subi les foudres de cette mafia qui n’avait d’autre but que celui de protéger ses intérêts. Pour cette mafia l’humain n’a aucune valeur, la dignité de chaque être leur est inconnue. La spoliation, le racket et la puissance constituent une raison et une justification valables pour mépriser tous ceux qui respirent l’humanité.
Depuis l’indépendance le nombre des victimes n’a cessé (et jusqu’à nos jours) de s’allonger. L’arbitraire est inscrit dans les gênes de ce pouvoir et de part la manière dont il s’est construit historiquement. En face, il y a un peuple affamé, des structures économiques et sociales archaïques et des militants qui n’acceptent pas cet état de fait et qui continuent à lutter pour rendre à ce peuple sa souveraineté et sa dignité et pour redonner de l’espoir à une jeunesse laissée à l’abandon et devenue une proie du désespoir.
Grâce à une lutte acharnée des militants des droits de l’homme, des prisonniers politiques, de leurs familles, de l’ensemble des forces démocratique et du soutien international que cette lutte a reçu, la question des droits de l’homme a connu une évolution sensible dans son aspect le plus noir à savoir les assassinats, les enlèvements et les disparitions forcées. En effet, la situation relative à ce dossier est devenue intenable pour le pouvoir. La question des droits humains est devenue une donnée incontournable intégrée dans les standards mondiaux de gestion des affaires humaines : le libéralisme a besoin de stabilité politique pour gérer ses affaires. La fin de la guerre froide de par la dislocation du bloc de l’Est a rendu inadmissible les violations graves dans leurs aspects les plus noirs et les plus horribles. De plus notre pays allait entrer dans une phase de transition au niveau du pouvoir et au plus haut sommet de l’état.
Le pouvoir marocain va commencer à entamer son adaptation à cette nouvelle donnée et un premier groupe de prisonniers politiques, militants de la nouvelle gauche, va bénéficier d’une grâce le 6 mai 1989. En 1991, des survivants du bagne de Tazmamart vont réapparaître. La même année Abraham Serfaty va être libéré et expulsé vers la France. En 1994, près de 400 prisonniers politiques sont libérés.
Les militants libérés ont constitué autant d’apports et de soutiens au mouvement des droits humains et un nouveau souffle va être donné à la lutte tant sur le plan politique que sur le plan du respect du droit. La question des disparus va occuper le devant de la scène. Le pouvoir va tenter de clore le dossier des violations graves des droits humains par la création du Conseil Consultatif des Droits de l’Homme (CCDH) en 1990.
Le CCDH publie une liste de 112 disparus en les répartissant en plusieurs catégories. Les associations des droits humains ont considéré que ce chiffre était très en deçà du nombre de cas recensés et qu’il était très inférieur au nombre de cas déclarés disparus par les familles et les organisations DDH. De leurs cotés, les familles des disparus ont été révoltées par la manière dont le dossier a été traité d’autant plus que le CCDH les a considérées avec un mépris total. Le 9 avril 1998, le CCDH va publier une nouvelle liste qui comporte toujours les 112 noms de disparus, mais quelque peu remaniée sur la forme.
La Coordination des Familles des Disparus va initier différentes formes de luttes par l’organisation de plusieurs grèves de la faim à Casablanca pour réclamer la vérité sur le sort des leurs. Cette lutte soutenue par le mouvement des droits humains va obliger le pouvoir à reconsidérer le dossier.
Le nouveau pouvoir, devant la résistance des familles des victimes de la disparition forcée, va concéder d’ouvrir de nouveau le dossier des violations graves. D’où l’annonce de la réforme du CCDH, l’ancienne version a été sévèrement critiquée par le mouvement des droits humains ainsi que l’institution d’une commission d’arbitrage et d’indemnisation des victimes. Le statut de victime est élargi à la détention arbitraire. Cette approche a été basée essentiellement sur la question de l’indemnisation pour règlement du solde de tout compte. Le CCDH va constituer en son sein une commission d’arbitrage et d’indemnisation qui a été critiquée à la fois sur le fond mais aussi sur la forme par le mouvement des droits humains. Le pouvoir a cru pouvoir réduire la question des violations graves à une simple question d’indemnisation et le dossier sera ainsi clos mais avec l’arrière pensée de diviser le mouvement des droits humains.
Suite à cette annonce, un certain nombre des victimes et des familles de disparus se sont réunies en août 1999, ce qui a donné lieu à la constitution du Forum Marocain Vérité et Justice. Nous pouvons relever dans sa plate-forme adoptée à Casablanca les 27 et 28 novembre 1999 les points suivants :
- l’établissement de la vérité sur les circonstances des violations des droits humains subis par les victimes et l’ensemble de la société et sur les causes qui ont conduit à la perpétration des crimes contre les droits des personnes et des groupes,
- mettre un terme à l’impunité des auteurs et des instigateurs des violations et rétablir la primauté du droit et des droits de l’homme, rétablir les victimes dans leur dignité, leur assurer réhabilitation et réadaptation et garantir leur droit à la réparation morale et matérielle.
Ces revendications vont être enrichis lors du Symposium National sur les Violations Graves des Droits Humains tenu à Rabat du 9 au 11 Novembre 2001.
Or, la stratégie communicationnelle du pouvoir a pu imposer l’idée qu’il existe une réelle volonté politique de changement et de démocratisation du pays. Elle a aussi introduit et avec force l’idée que des éléments sécuritaires ne veulent en aucun cas d’un quelconque changement. Dès lors la conclusion s’imposait d’elle même : il faut soutenir le pouvoir contre les sécuritaires. Ceci implique aussi l’idée du morcellement du pouvoir pour non seulement diluer les responsabilités, mais aussi aménager un espace pour la continuation de la répression dont la responsabilité ne serait endossée que par les ‘’sécuritaires’’. Mais ce débat va surtout servir à établir un espace à la makhzanisation d’une certaine élite et sans perdre la face. L’ensemble de cette opération n’était qu’une supercherie intellectuelle, mais qui va être très opérationnelle..
C’est dans ce contexte que le Conseil Consultatif des Droits de l’Homme va faire voter de l’intérieur et en novembre 2003 une requête qui sera présentée et par la suite acceptée par le Roi pour la création de l’IER. On pouvait déjà savoir à quoi on devait s’attendre. La constitution de cette instance constitue dans son esprit une opération de chantage et de guerre psychologique exercée sur les familles des disparus et des victimes dans leur ensemble. En effet, elle leur demande de renoncer à la lutte contre la vérité et contre l’impunité en échange d’un espoir qu’un jour peut-être, la dite instance pourrait faire la lumière sur le sort des disparus, réparer les préjudices et dévoiler une partie de la vérité.
A la lumière de son rapport final on peut constater que l’IER a œuvré pour mettre en opposition deux concepts que sont la réconciliation et la discorde. L’objectif étant double, d’abord justifier l’impunité et puis déconnecter la question de la réconciliation du compromis politique historique nécessaire pour envisager l’avenir de notre pays autrement. Mais la recherche de ce compromis aurait nécessité l’implication de toutes les forces vives de la nation, ce que le pouvoir a d’emblée exclu.
L’autre argument avancé est plus politique et qui tend à mettre en évidence que le Maroc est réellement sur la voie d’une transition démocratique et que la période exige de la modération dans les revendications légitimes des victimes pour ne pas créer de l’instabilité et donc gêner le processus de démocratisation. Cet argument a trouvé un écho chez une élite déjà makhzanisée en recherche de la bénédiction du pouvoir dans l’espoir d’une intégration méritée. Elle s’est montrée l’allié indéfectible de l’IER et donc du pouvoir. Seulement ceci ne trompe personne et notamment lorsque au plus haut sommet de l’état on proclame que la continuité est de rigueur.
Nous pouvons considérer que l’IER a agi en quatre directions dont la cohérence de l’ensemble définit en fait ce qui était sa véritable mission :
-1- la constitution d’une base de données non exhaustive qui comporte plus 20000 cas. La réalité est certainement au-delà de ce chiffre. Avec une ampleur telle que celle-ci, un débat aurait pu s’engager sur la systématisation de la répression politique, chercher les profondeurs des causes pour ensuite déterminer les responsabilités tant institutionnelles qu’individuelles. Au lieu de cela, l’IER s’est contentée d’un travail technique de classification et de catégorisation lié soit à la date, soit au lieu et/soit à l’issue finale comme conséquence. Ce travail aurait pu avoir un sens s’il s’était attaché à la cause non pas à la conséquence. Il aurait pu produire du sens qui va servir par la suite à la mise en lien et qui aurait pu dessiner la finalité ultime du système répressif. Mais en fait, cette méthode de classification avait pour but la segmentation et la dislocation des données pour que le sens devienne difficilement saisissable. Cette vision est corroborée par la charte d’honneur imposée lors des auditions publiques. Mais les historiens, s’ils accèdent un jour à ces archives, auront pour mission d’accomplir ce travail pour livrer au peuple marocain cette page noire de l’histoire.
-2- Les auditions publiques : Elles étaient présentées comme une action phare qui visait un double objectif : réhabilitation et action pédagogique. Cependant les conditions de réalisation, les contraintes émises par l’obligation à souscrire de la part des témoins à une charte dite d’honneur, la durée consentie à chaque témoin, les mises en scène douteuses et la procédure suivie dans la sélection des témoins sont autant d’obstacles dressés devant la réalisation de ces deux objectifs.
En effet, l’IER s’est trouvée devant un paradoxe, comment faire témoigner des personnes de l’horreur qu’elles ont vécue sans qu’elles remettent en cause le système et/ou les personnes responsables de ces exactions. Mieux encore, la mise en scène versait dans le plébiscite de ce même système et dont certains témoignages ont constitué la caution nécessaire en mettant au même plan les victimes et leurs bourreaux.
La plupart des victimes, l’ont été parce qu’elles défendaient des convictions politiques. Comment interdire à un témoin de défendre ses convictions lors d’un témoignage tout en prétendant le réhabiliter. Or la réhabilitation passe nécessairement par le fait de reconnaître à la victime le caractère militant de ses convictions parce qu’elle a usé de son droit reconnu par tous et par les conventions, traités internationaux relatifs à la liberté d’expression.
Sans cette condition, les témoignages sont apparus comme la succession de faits divers sans valeur symbolique et sans sens politique nécessaires à la prise de conscience de l’ampleur des dégâts de la pratique de la répression systématique située dans une perspective historique.
-3- la question des disparus : Avec l’engouement et l’enthousiasme par lesquels certains ont accepté de faire partie de l’IER, on pouvait penser que le pouvoir a donné des garanties au moins sur la question des disparitions forcées.
On pouvait penser que c’était une carte non négligeable dans les mains du pouvoir qu’il pouvait concéder comme gage de bonne volonté et ainsi donner crédit à l’ensemble du processus et aider à rendre le travail de l’IER incontestable et tangible d’une certaine manière.
Faut-il rappeler que le Maroc n’a connu ni guerre civile, ni guerre de factions dont peuvent résulter des disparitions et dont l’élucidation demanderait lieu à tout un travail d’enquête et d’investigation. Non, les disparitions ont été perpétrées par les services d’un régime fort et bien structuré. De ce fait, personne ne peut croire que l’Etat ignore le nombre des disparus, l’identité de ceux qui ont trouvé la mort et les circonstances de leur mort ainsi que leurs lieux d’enterrement.
Personne ne peut croire que l’Etat ignore l’identité et le nombre de disparus qui sont encore en vie, le lieu de leurs séquestrations et les circonstances de leurs disparitions. Le pouvoir pouvait donc faire la lumière sur le sort de tous les disparus et sans recours à de prétendues investigations et/ou enquêtes. Faut-il rappeler aussi que l’Etat et par le biais du CCDH, ancienne version, a délivré de faux certificats de décès à certaines familles, qu’il a aussi pratiqué le mensonge en affirmant de fausses informations concernant d’autres cas.
L’IER a choisi une approche d’investigation qui ne serait ni recevable, ni acceptable dans aucun système démocratique digne de ce nom. Elle a institué une certaine circularité qui commence par les autorités et qui finit par elles sans donner de possibilité aux familles d’exercer leurs droits qui relèvent du principe du contradictoire. La vérité est supposée jaillir de ce procédé où le criminel est maître du jeu.
Le plus étonnant encore est l’attitude de l’IER vis à vis des familles des victimes et des organisations des droits humains marocaines .Elle a tout fait pour les tenir à l’écart. Pire encore, on a lu des déclarations ici et là dans la presse traitant les militants et les ONG des pires choses comme dernièrement « la dizaine de petits groupes qui s’agitent à Casablanca chaque fin de semaine pour raconter n’importe quoi» ou les accusant d’être « une bande d’extrémistes et de mafia qui ne savent même pas de quoi ils parlent »…etc. Si cela provenait de personnes qui n’avaient pas passé une partie de leur vie en prison et qui n’ont pas connu les pires tortures, on aurait pu trouvé ces réactions un peu légères mais compréhensibles.
L’incompréhensible, c’est que, même avec le choix que ces personnes ont fait pour participer à cette instance, elles auraient pu s’appuyer sur la pression qu’auraient pu exercer les familles et sur le soutien apporté aux familles par les ONG pour contraindre les services de l’état à plus de collaboration et ainsi sauver la face. Un autre choix a été fait qui accrédite la thèse que les limites du processus ont été fixées d’avance.
Résultat, la question des disparitions forcées reste entièrement posée sous plusieurs aspects :
-a- les résultats obtenus sont partiels et partiaux. Ils concernent essentiellement l’annonce de l’identification de certaines tombes sur la base des ‘’données et des registres fournis par les services de l’état’’. Or cette base de preuve doit être corroborée par des analyses ADN dont la fiabilité est incontestable. D’autre part, la recherche de la vérité exige une exhumation pour un examen médico-légal pour déterminer les causes de la mort et dans la mesure du possible la détermination de la date approximative du décès afin de rechercher les responsabilités individuelles. Rien de tout cela n’a été entrepris et on demande aux familles des victimes de croire les autorités sur parole sachant que ces dernières n’avaient pas hésité par le passé à fournir de faux certificats de décès. On demande aux familles de faire l’impasse sur l’exigence de vérité quant aux causes du massacre et faire fi de l’exigence de justice et la désignation des responsables directs de la mort.
-b- selon l’IER le sort de 66 cas de disparitions avérées n’a pas été élucidé. Même si le nombre réel est probablement au-delà de ce chiffre de l’aveu même de l’IER, ‘’certains services’’ de l’état n’ont pas collaboré avec elle pour élucider le sort des disparus. Ceci démontre si besoin est, et vu la nature de la structure de l’état que le pouvoir n’a aucune volonté de dire la vérité à commencer par la divulgation du sort des disparus. Nous avons dès le départ fustiger, la méthode utilisée par l’IER, car elle ne pouvait en aucun cas mener à la vérité. Pire encore, il s’est avéré que dans certains cas, l’IER a procédé par une légèreté déconcertante dans le recoupement des données et des témoignages pour faire un assemblage qui comporte des contradictions flagrantes, et à falsifier certains témoignages dont l’IER en a tiré des conclusions pour le moins que l’on puisse dire erronées pour ne pas dire déformées et mensongères.
-c- La réhabilitation du pouvoir : Depuis sa création l’IER a fourni un travail médiatique considérable, elle a investi les écrans de télévision, les ondes de la radio, les colonnes de la presse écrite et salons des colloques et conférences et ce à travers le monde. L’objectif était de mener une opération de marketing politique visant à vendre une image et seulement une image d’un Maroc sur la voie du changement et de la démocratisation. L’IER en était la preuve tangible. Cette opération a rencontré un écho favorable dans une conjoncture où les droits humains connaissent un recul sensible sous prétexte de la lutte contre le terrorisme et la réorganisation des zones d’influences dans une bataille entre les pôles dominants.
-4- le rapport final : il n’est nul besoin de démontrer que le pouvoir n’avait aucune volonté de dire la vérité à commencer par la révélation des sorts des disparus compte tenu des maigres résultats que nous avons qualifié de partiels et partiaux. Le rapport final contient des recommandations à mettre en œuvre pour mettre fin aux violations graves des droits humains au Maroc. Seulement, on peut déduire de la nature de ces recommandations que l’IER s’est appuyée sur une segmentation analytique des structures de l’état pour repérer un certain nombre de dysfonctionnements et elle a proposé d’y remédier. Cette méthodologie ne conduira au meilleur des cas qu’au toilettage au niveau réglementaire et n’aura qu’un effet très limité sur le bannissement de telles pratiques. Il aurait fallu poser le débat en termes de causes profondes et ainsi interpeller l’architecture des structures de l’exercice du pouvoir dans notre pays et mettre en lumière l’articulation existante entre la nature mafieuse du Makhzen et les violations graves des droits humains pour créer les conditions de possibilités alternatives à l’élaboration du compromis historique nécessaire. Mais cette voie de sagesse, le pouvoir n’en voulait pas alors qu’elle aurait pu constituer une occasion historique pour relever les défis et redonner de l’espoir au peuple. En effet, le désespoir ouvre la voie à la colère qui constitue une porte ouverte sur toutes les possibilités que personne ne peut ni maîtriser, ni prédire.
En conclusion, les familles des victimes n’attendent pas des généralités et /ou des déclarations, elles attendent de connaître les faits, le sort des leurs, tous les faits y compris l’identification des corps et pouvoir en disposer pour faire le deuil et pour ensuite pouvoir vivre comme toutes les familles endeuillées en paix et avec sérénité. En vérité. La communication médiatique si elle ne repose pas sur des faits ne peut être qu’éphémère. La problématique si elle n’est pas résolue ne peut aller qu’en s’amplifiant.
Aussi, il est temps que les plus hautes autorités de l’état prennent leur responsabilité et permettre à la vérité de se faire jour. Nous sommes convaincus que ce n’est qu’une question de volonté politique Aucune raison y compris celle d’état ne peut justifier en aucun cas l’ampleur des atrocités commises à l’encontre de personnes sans armes, elle ne peut justifier le fait d’abattre des enfants et encore mois de les enterrer dans des charniers. Mais il est aussi autant injustifiable le fait de maintenir les familles dans une attente interminable et inhumaine.
C’est une page qu’on ne retourne pas parce qu’elle nous habite et nous consolide. Nous avons besoin de vérité, nous avons besoin de justice. Notre pays a besoin de vérité, notre pays a besoin de justice, notre pays a besoin de ses enfants sincères et désintéressés et il n’a aucunement besoin des criminels.
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